De Brest à Vladivostok,en passant p ar les capitales d'Europe du Nord, et une escapade en Mongolie, billets d'humeur d'une voyageuse. Europe centrale
"Et comment dire la beauté de Melk élevant sa façade ocrée au-dessus du Danube, le jeu subtil qui s'y joue entre la droite et la courbe, et comment les surfaces s'y animent en s'incurvant, à croire que c'est dans les eaux mêmes du fleuve que l'architecte est allé puiser ses formes? Ces églises surchargées, et légères pourtant, ces immenses abbayes sont moins des lieux pour la prière, le recueillement et la pénitence que pour la célébration et l'apothéose. À la sévérité de la Réforme, aux menaces musulmanes, à celles plus lointaines de la Révolution, il a fallu opposer ce délire maîtrisé, cette vitalité foisonnante, ces jeux, ces trouvailles, ces mensonges, ce tissu compliqué de symboles, ces matières riches et brillantes, ces espèces de laque qui sont à la fois fragiles, précieuses, froides, couvrantes, (alors que l'art austère des cloîtres romans c'est la vérité de la pierre qui parle), cet art qui est mis en scène, surprise, ivresse, et la plus sensuelle...."
Phillippe Jaccottet, = En descendant le Danube Lausanne 1994
Les dimensions de l'abbaye donnent le vertige. Déjà sa pose altière sur les rives du Danube impressionne, elle domine la petite ville au nom éponyme . Sa vie ne fut pas un long fleuve tranquille. Elle subit l'assaut des armées turques vers la fin du XVIIème siècle. Sa reconstruction durera 36 ans, elle sera conduite par les architectes Jacob Prandtauer et Josef Muggenast. Napoléon y établit son quartier général à l'occasion de ses campagnes contre l'Autriche et la Russie.
L'abbaye est inscrite au patrimoine mondial de l'UNECO depuis 2000. (Danube culture pour plus d'infos)
L'escalier de la bibliothèque de l'abbaye! Lorsque vous arrivez en bas, regardez le miroir placé au centre. Les mots me manquent, je préfère ceux de Christiane Singer, "N'oublie pas les chevaux écumants du passé."
"Surtout, me dit-il, n'écoute pas le guide! Il veut te prendre à la glu du détail et des décors. Bla-bla-bla le faux marbre est moins froid au toucher que le vrai...bla-bla-bla la quantité d'or utilisée par la coupole est supérieure à celle de...etc. Mais écoute bien : pour voir cette abbaye, il faut fermer les yeux et te laisser frissonner. Remonte jusqu'au lieu dans le temps où elle est semence dans l'esprit d'un seul, de quelques seuls..."
C'est un lieu de vertige. À force de traiter les oeuvres d'art comme de la matière et non comme des visions hissées jusqu'à la visibilité, on perd la trace de l'essentiel : le lieu où la vision a germé, à surgi, s'est déployée. C'est à ce lieu qu'il faut s'attarder. C'est celui de notre humanité co-créatrice, la grande pépinière de l'aujourd'hui.
Pénétrer jusque dans le coeur de l'homme (des hommes) où germe l'idée créatrice sous la nécessaire poussée du Vivant. Assise, les yeux fermés, à vingt ans, dans l'abbaye de Melk, j'ai touché ce secret."
Ahhh les livres! Quelle chance avaient t'ils ces religieux!
1800 manuscrits, le plus ancien a été écrit par Béde le Vénérable, dont la naissance remonte à 672/673. (pour aller plus loin :https://fr.wikipedia.org/wiki/Bède_le_Vénérable)
Les oeuvres des copistes sont nombreuses : Des commentaires de la Règle de Saint-Benoit, de Saint-Jérôme, de l'écriture sainte, des collections de recueils de formules et de textes juridiques remontent à la première apogée de la vie monastique de l'abbaye (1140_1250). Beaucoup d'entre-eux ont été détruits au cours d'un incendie survenu en 1297. L'écrivain Umberto Eco fait référence à cet événement dans son livre "Au nom de la Rose". Cette bibliothèque abrite plus de 100 000 livres dont 750 incunables , 1700 oeuvres du XVI) siècle, 4500 volumes du XVII°. Il convient d'ajouter de superbes globes terrestres, et je renouvelle : quelle chance d'être moine bénédictin à Melk! On a pas vu les fragments de "ceux de la brume" ou "ceux du monde d'en bas", à savoir les Nibelungen. (voir articles précédents)
Partout des fresques, la bibliothèque revêt l'oeuvre d'une grande figure du baroque autrichien, Paul Troger. Concernant les voûtes de la nef et des bas-côtés c'est un maitre Salzbourgeois qui tient les pinceaux = Michael Rottmayr. La travée centrale est consacrée à Saint Benoit, entouré d'allégories représentant la lutte contre le mal.
Pavillon baroque de l’abbaye de Melk
Un des éléments essentiels de cette œuvre d’art à part entière, c'est le parc de l’abbaye et son pavillon baroque. Les différentes pièces du pavillon sont décorées de fresques de Johann W. Bergl, véritable maître de l’art baroque, qui mettent en scène des animaux exotiques, des jungles profondes et des indiens d’Amérique. Lorsqu’on pénètre dans le Paradiesgärtchen (jardin du Paradis), que les moines bénédictins de Melk entretiennent avec soin, on se croirait dans un autre monde. Le niveau le plus bas du parc s’appelle certes « Wüste » (« désert »), mais avec son gigantesque palmier, l’endroit est en fait une oasis de tranquillité pour le corps et l’esprit. Sur les autres niveaux, on trouve une profusion de plantes en fleurs, odorantes, médicinales ou encore comestibles, comme si le jardin d’éden s’étendait à nos pieds. Cool!
Nous allons continuer la navigation, mais avant nous aurons une dégustation de vin...normal la région de la Wachau sera au programme de cet après-midi et, ensuite, à bord, nous aurons un déjeuner aux couleurs et aux saveurs bavaroises.
Miammm! à suivre...
Prochain article : La Wachau